lundi 20 mars 2017

Zamograd (2017)


Ce blog avait tenté une description d'ensemble du monde du Dodécaèdre, créé par Nicolas "Snorri" Dessaux pour jeux fantastiques (avec les trois premiers suppléments Le Consulat, les Essarts et l'Empire). Depuis, il a publié gratuitement sur LuLu de nombreux scénarios et deux suppléments de plus : la Gallicorne (2015, qui décrit "l'ouest" du Continent de Seconde, en gros une version parallèle d'une France du XVIe-XVIIe siècle) et Zamograd (qui vient de sortir et décrit le "nord-est", une Russie mélangée avec des influences plus "levantines" avec son culte de Ba'al). Voir quelques cartes sur le site du Frightful Hobgoblin.


Le livre de 46 pages commence par 5 pages générales sur l'univers du Dodécaèdre (la géographie d'ensemble est évoquée au début du livre sur la Gallicorne et Snorri a annoncé une nouvelle compilation d'ensemble continentale sur les cinq livres de Seconde). Tout le thème apocalyptique et mythologique est plus précisé ici que dans les livres antérieurs : le monde est menacé depuis la Mort de Dieu (Osiris) et le Deuil de la Mère qui entraîne la venue du Grand Hiver (Isis). Snorri y propose une idée amusante de "méta-jeu" en disant que tout conseil entre joueurs ou toute connaissance du joueur que n'a pas le personnage soient attribuées à une interférence avec une Vie antérieure du PJ, ce qui peut étoffer peu à peu son "archétype" comme on disait à Rêve de Dragon.

Depuis l'agonie d'Osiris et le deuil d'Isis, les glaces s'étendent depuis Prime, la première face polaire du monde et la région de Zamograd, qui avait été composée de cités cynodéennes (on y connaît encore des dieux aux noms canaanéens comme Dagon, Nergal ou Lilith) devient de plus en plus quasi-arctique. Avec le succès actuel de Game of Thrones, les joueurs risquent de prendre leur distance avec la thématique climatique, malgré les résonances mythiques. Par ailleurs, il est amusant d'imaginer cette quasi-Russie (terre de pogroms et pamphlets antisémites quelques siècles après) comme fusionnée avec un pays canaanéen.

Zamograd est contrôlée par les Grands Inquisiteurs du Ba'al (que l'on voit sur la superbe couverture avec cette idole "Belus" de Henri-Paul Motte). Ce Grand Inquisiteur doit être plus une référence slave à Dostoievski qu'à l'Espagne de Torquemada. Cela dit, le port de Zamograd (et ses compagnies marchandes) est peut-être plus tourné vers l'exploration, les corsaires et les mers occidentales (vers la "Sixte" et la "Dixième" Face du monde) que Saint-Petersburg.

Un mythe veut que le Ba'al, divinité patriarcale, soit en fait le Phallus coupé du Dieu Osiris lors de son assassinat par Seth et que le Ba'al s'oppose violemment à la Déese Isis qui pourrait vouloir le réintégrer pour mieux remodeler le Dieu Mort (ce qui justifie les persécutions contre les cultes occidentaux d'origine elfico-stellarienne). L'Eglise du Temple noir du Ba'al a un vaste réseau d'agents et espions à travers tout le continent. Le Nord est pris en étau entre l'Empire et les Hordes nomades "zhirkasiennes" du Khan (qui ont pris Alkio).

Une des raisons pour vouloir venir dans ces Terres désolées est que les marins peuvent y connaître le secret du Passage vers Prime, "l'Oblique". Mais j'imagine qu'il faudrait être à de très hauts niveaux épiques pour espérer aller visiter la Rose Hyperboréenne et le tombeau de l'Yggdrasil au Pôle (cf. p. 18) sans tomber dans le gros-billisme.

A cause de la période du XVI-XVIIe dans d'autres suppléments, je m'attendais à trouver à Zamograd des intrigues sur la notion de Самозванчество (samozvantchestvo, la tradition russe de faire apparaître un samozvanets à chaque guerre civile ou coup d'Etat, des Faux Tsarévitch, des Usurpateurs Royaux ou des Prétendants Héritiers Ressuscités, cf. Tsar & God, le livre d'Uspensky et Jivov sur cette tradition historique dans la fonction sacrée des czars russes). Mais la chef de l'armée du Ba'al et fille du Grand Inquisiteur Ksenia Volodovna Bjarnina (corriger son nom p. 31 & 35 qui a été laissé au masculin) est peut-être une allusion à la princesse Ксения Борисовна Годунова qui fut tuée par le Faux Dimitri en 1622. Et sans vouloir gâcher un autre supplément, il y a déjà une intrigue de très jeune Prince remplacé, ce qui aurait donc fait un doublon si on mettait un Faux Tsarévitch ici aussi.

Parmi les sites qui donnent des idées de scénarios, il y a Vyberg, la Cité-Asile où des ordres monastiques ont installé une direction de Fols-en-Ba'al & autres Insensés.

vendredi 17 mars 2017

Modron (1977)


Modron (30 pages), par Bob Bledsaw et Gary Adams,  fut un des premiers suppléments publiés pour l'univers des Terres Sauvages et il décrit un port fluvial à environ 100 kilomètres à vol d'oiseau (12 hexagones en traversant tout le bois touffu des Aspics Adderwood) à l'est de la vaste Cité de l'Invincible Hégémon. Une grande partie est surtout générique sur les rencontres en zone maritime avec diverses règles sur les aventures aquatiques.

Modron est à la fois le nom d'une Déesse de la Rivière (une potaméide rivale de Protée le Vieil homme de la mer et berger de Neptune - on peut éventuellement imaginer un lien avec Trameron, le dieu des océans et Zarkon le dieu des fleuves dans Unknown Gods) et de la ville, là où la Modron se jette dans l'Estuaire de Roglaroon (hexagone 3616 sur la carte, 4900 habitants).

Mais depuis quelques années, la ville, qui avait été abandonnée après plusieurs razzias, a été rebâtie par le culte militariste du dieu Mitra, avec la protection de l'Invincible Hégémon qui a su s'allier à un monstre aquatique, une sorte de serpent de mer nommé Maelstrom qui protège la ville. L'ancien temple de la nymphe Modron est en partie submergé et englouti, toujours fréquenté par les tritons qui ont leur propre ville dans la baie à côté, Crespar, et leur "Royaume de Corail". Ce culte de Modron (finalement devenu marginal à la surface de sa cité) est un peu plus décrit que l'Eglise de Mitra (qui reçoit une histoire dans le module Dark Tower de Paul Jacquays, assez différente du dieu védique ou du dieu avestique, et qui précise que Mitra le lion était à l'origine un humain qui mourut à Modron).

Les alentours de Modron

Regardons un peu (grâce aux autres suppléments) le contexte autour de Modron, qui dépend de la Cité-Etat de l'Invincible Hégémon mais est proche des zones de raids des Skandiks qui ont installé des colonies, surtout plus au sud du côté de Sea Rune.

Au nord-est vers la côte dans les plaines se trouvent notamment la cité de Sticklestead (10000 habitants, régie également par le culte de Mitra comme Modron et connue pour ses élevages de chevaux des prairies de Gasconfold - le Hégémon Invincible y prend les montures de sa cavalerie et le puissant archimage Melwyn vit dans les environs), le petit village de Brushwood (500 habitants, à seulement 35 km de Modron) en amont de la rivière Difring, le port de Seastrand (1600 habitants, ville skandik), la ville de Sunlitten (1800 habitants), connue pour son culte de la Déesse nocturne Nephthys qui protège un important Marché Noir, le village de Tegel (900 habitants, qui furent les héros du tout premier module, Tegel Manor) et le village elfique de Benobles (1000 habitants).

En amont de la Rivière Modron, au sud, il y a un petit village Ryefield (500 habitants, près du Marais désolé) dont les Rôdeurs tentent de lutter contre les bandes de pirates fluviaux plus au sud sur la Rivière Hagrost (ce qui fait l'objet d'un autre supplément, sur Wormingford).

Sur l'autre rive à l'ouest se trouvent les trois villages près de la rivière de l'Alderock, Elf-Burn (village elfe de 600 habitants, ainsi nommé à cause d'un sortilège utilisé contre l'invasion des Gnolls), Limerick (village humain de 600 habitants, connu pour ses Scaldes skandiks) et enfin Boughrune (village humain de 900 habitants, gouverné par le magicien Halewnlyn, 5e niveau).



Modron aujourd'hui

La cité a été reconstruite par le culte de Mitra et elle a depuis une théocratie. Le roi-patriarche Anoerin descend d'une dynastie de prêtres de Mitra mais le patriarche Gavenar de Sticklestead est indépendant. Il est intègre, comme son cousin le Duc Kralanor (un Paladin de Mitra, gardien des hangars) mais ce n'est pas le cas de toute sa famille (notamment la comtesse Tara, grande argentière cupide). Sous Anoeurin, c'est la Prêtresse Shalot qui dirige le Temple. La Templière Danielle, qui tient le Château du Sud prépare une grande expédition pour détruire tous les foyers de pirates cachés dans le cours tortueux des fleuves (celle-ci est décrite dans la boite Wilderlands of High Fantasy p. 177, pas dans ce module).

L'église de Mitra est en conflit larvé avec la principale entreprise des débardeurs et portefaix (la Compagnie des Magasins des Quais, CMQ, de la famille du vieux Tode Dent de serpent et de ses fils proteste contre les taxes mais aussi contre le légalisme du culte). Les pirates du coin comme l'équipage de Sonniboot changent d'alliance suivant la situation entre les mitraïstes et les dockers.

Comme dans toutes les villes des jeux de rôle, il y a de nombreuses auberges différentes avec des clientèles diverses. Si je n'en oublie pas, il en y a au moins 11 (1) la spartiate Phaerter Fox, (2) le stand du stade (tenu par un nain), (3) brumes du matin (4) le fort nain, (5) l'épée tirée (ancien aventurier), (6) un restaurant de soupe des moines, (7) le tripot de Dealer's Delight, (8) le traiteur Inn & Out, (9) le Kellarbari (tenu par un sage ami des Tritons), (10) Alister (réservé aux Gnomes), (11) la taverne des quais.

On peut trouver quelques professions plus originales en dehors des artisans et des dockers : Dose une mage elfe qui dirige une agence sociale pour l'insertion des mendiants, deux alchimistes, une école d'un Samourai, un assassin camouflé qui a des problèmes d'alcoolisme, la compagnie du bac (tenue par des hobbits), un "vendeur d'informations" (profession typique d'un jeu de rôle).

Voici la carte d'ensemble de la ville (il y a une autre carte plus détaillée par bâtiment et donnant même chaque banc d'algues ou de coraux dans l'estuaire).


C'est bien entendu nettement moins riche que le supplément City-State of the Invincible Overlord et il y a notamment moins d'idées de scénarios (pas de rumeurs, par exemple) mais c'est un bon siège de départ de campagne si on veut un cadre plus limité.

Note sur Mitra
Je crois que l'importance du dieu Mitra dans les premiers jeux de rôle s'explique plus par le nom utilisé dans Conan (et donc aussi dans le comic book Marvel) où Mitra joue le rôle fonctionnel de syncrétisme de toute divinité bénéfique un peu patriarcale (y compris judéo-chrétienne). chez Howard, le symbole de Mitra semble parfois être un Phénix. Dans le scénario Dark Tower de Jacquays, qui semble avoir eu une importance séminale énorme, Mitra est en guerre contre Set, dieu qualifié de dieu Serpent (comme chez Robert Howard qui mélange le Set(h) égyptien et son adversaire Apopis) et la Tour noire du titre est une temple de Mitra profané et transformé en sanctuaire de Set.

La même année 1977, des joueurs de Los Angeles (le groupe d'Aero Hobbies autour de Gary Switzer et Daniel Wagner) publient Manual of Aurania un livret non-officiel de règles supplémentaires pour D&D (il semble que ce soit Switzer qui ait inventé le premier la classe de Voleur reprise ensuite par Gary Gygax en 1974 dans Greyhawk). Manual of Aurania décrit deux types de prêtres : les clercs de Mitra et les clercs des panthéons asgardiens (Thor et Odin). Il y a deux précisions pour Mitra par rapport au clerc standard. D'abord, il protège seulement ses fidèles (le Clerc de Mitra ne peut pas lancer Bénir sur des non-croyants et notamment pas sur les Elfes) - peut-être une allusion au côté presque monothéiste judéo-chrétien de Mitra chez Howard. De plus, il a une aversion pour les serpents de Set (le miracle Transformer Bâton en Serpent n'existe que dans sa version inversée, Charmer serpent est changé en Charmer Mammifère). En revanche, ce sont les prêtres de Mitra qui produise l'Eau Bénite ("10 fioles par semaine"), ce qui confirme qu'ils servent à remplacer le Christianisme médiéval dans le polythéisme de synthèse.

samedi 11 mars 2017

City of Lei Tabor (1980)


La compagnie Judges Guild s'était fait une spécialité de décrire des villes comme la série commencée par City-State of the Invincible Overlord dans son monde des Terres sauvages. Ils avaient aussi obtenu la licence pour faire des produits "génériques" pour Runequest mais sans pouvoir les localiser explicitement sur Glorantha. Mais comme les sortilèges de RQ étaient reliés aux cultes de Glorantha, ce produit ne peut pas s'empêcher d'inclure de nombreux dieux gloranthiens habituels.

Cette cité de Lei Tabor (1980, par Paul Nevins et Bill Faust - qui avaient fait la cité de Verbosh pour D&D un an avant) est un mélange un peu incohérent (et pourtant plus sobre que l'éclectisme baroque de la Cité de l'Hégémon Invincible).



D'un côté, c'est censé être une cité un peu "asiatique" dédiée au dieu du Tonnerre chinois Lei Kung (ou Léi Gōng / Léi Shén 雷神), qui était connu des premiers rôlistes pour avoir été dès le supplément IV de D&D, Gods, Demi-Gods & Heroes (1976, p. 62 ou dans Deities & Demi-Gods p. 40). On mentionne même d'autres dieux chinois authentiques comme le reste du Ministère du Tonnerre ou l'Empereur de Jade, qui a un petit sanctuaire dans la ville. Un détail est que la monnaie d'argent, le lunar, est rebaptisée (mais pas de manière uniforme) le tael.

Mais d'un autre côté, de nombreux PNJ et leurs noms semblent être des Occidentaux d'univers de fantasy génériques (les illustrations de Kevin Siembieda par exemple les montrent tous dans un cadre européen médiéval "standard") et les Dieux des panthéons gloranthiens de Cults of Prax comme à Pavis sont souvent présents comme Taureau-Tempêtes, Waha ou Lhankor Mhy sans changement de noms. Deux cultes nouveaux sont décrits : Lei Kung (on peut invoquer son Maillet de foudre) et les Trois Frères, un culte local de Dieux Voleurs (qui peuvent bloquer les sorts de Divination).

Le supplément décrit pourtant un cadre plus vaste qui ne fut à ma connaissance jamais développé ailleurs :

(Cliquez pour voir l'ensemble)

Le "Duché de Lei Tabor" (peut-être nommé ainsi parce que D&D donnait le titre de "Duc du Tonnerre" à Lei Kung) est à l'occident de ce continent asiatique, à l'ouest des Monts Lei Shen, et est le dernier vestige d'une Dynastie du Tonnerre qui régnait sur tout le Continent depuis l'ancienne capitale en ruines de Lei Huang dans les plaines fluviales de Ch'eng Tien. La Dynastie commença à décliner quand le 9e Empereur, Lei Choe, abandonna Lei Kung pour Yelm le Dieu du Soleil et qu'il fut maudit pour cette hérésie. Peut-être à cause de l'ancien culte, la région est très humide et pleine d'orages. Le supplément dit qu'il y a des Elfes dans la Forêt de Tharei et des Trolls de Zorak Zoran qui contrôlent la Passe Sombre des Monts Lei Shen. Un groupe de Mostali seraient membres du culte du Dieu Lei Kung (!) Le nord s'appelle les "Terres Humides de la Crainte".



Il y a trois cents ans, le culte de Lei Kung déclina encore plus quand un esprit nommé l'Immortel de l'aile de glace captura les cinq Esprits de l'orage, les frères du Ministère du Tonnerre. L'ancien Temple de Tian Mu (Dian Mu 電母"Mère des Eclairs", ou Lei Zi, l'épouse de Lei Kung) est aujourd'hui à l'abandon. Le Duc Lei Chang est aussi le Grand Seigneur Runique du Culte de Lei Kung. Certains de ses enfants Lei Tse (une Dame Runique et la plus grande héroïne de Lei Tabor), Lei Po (qui a des alliés chez les Khans nomades des Tempêtes) et Lei Chung seraient en quête héroïque pour restaurer la puissance disparue de la Dynastie mais le supplément n'en dit pas beaucoup plus sur leurs quêtes.

Le Temple local de "Lhankor Mhy" a plusieurs prêtres autour de Ti Ch'in Shih a la particularité de compter une sorte d'art martial de l'épée avec Kung Yuan l'Epée du Sage (les auteurs ignoraient peut-être que le Lhankor Mhy orthodoxe n'a pas vraiment d'aspect martial pour ses Sages Gris). Le culte des Khans de Taureau-Tempêtes, le rival local du culte de Lei Kung, pourrait venir du grand désert de Kuo Mortec si on veut y mélanger des Mongols aux Praxiens. Il n'y a pas de tabous contre les Chevaux contrirement à Prax mais il y a aussi d'autres Monteurs exotiques (Rhino, Impala et Zèbre par exemple). Le Marché a beaucoup d'Issaries.

La ville est menacée par une infestation de Broos et par de nombreux gangs, dont des Canards (Judges Guild adore vraiment les Canards dans leurs suppléments génériques de RuneQuest) et un groupe pseudopolitique de démagogues qui se fait appeler le "Front Populaire du Peuple de Lei Tabor" (FPPLT). Mais en gros, il n'y a pas beaucoup de PNJ mémorables (à part peut-être un aubergiste mythomane).

Le gros défaut du supplément est que l'espace est pris surtout par des douzaines de pages de caractéristiques détaillées de gardes ou de miliciens. C'est donc une ville qui a assez peu d'âme et peu d'idées de scénarios. Et elle paraît bien petite pour y mettre une capitale d'un Empire renaissant.

samedi 25 février 2017

The Misty Isles (1977)


Les Îles Brumeuses créées par Peter et Judy Kerestan (du studio "Wee Warriors", des Californiens) sont un des tout premiers univers jamais publiés pour D&D en 1977 à peu près à la même époque que les débuts des terres sauvages de la cité de l'hégémon invincible. Les Kerestan avaient publié auparavant dans le même cadre Palace of the Vampire Queen qui semble être le premier module indépendant de D&D en dehors de ceux des premiers fanzines et de Temple of the Frog. On raconte que Gary Gygax n'avait pas eu l'idée de publier des scénarios car il pensait que les Meneurs de jeu les feraient eux-mêmes et que c'est le succès de ce module et de ceux de Judges Guild qui lança l'industrie des suppléments.

Il s'agit d'un archipel de Neuf Îles et il n'y a curieusement pas de carte d'ensemble de l'archipel et des distances respectives, seulement les 9 cartes séparées.

La vraie originalité est que la civilisation y est centrée autour des Nains, pas des Humains et l'univers ne me semble pas si générique que cela, surtout quand on se rappelle que les auteurs n'avaient eu aucun modèle publié auparavant. En un sens, relativement au faible nombre de pages et à la date, je le trouve plus dépaysant qu'un supplément "insulaire" sept ans après comme Vog Mur.

(1) Gloire, l'île colonisée par des Nains exilés du continent, était le centre de tout l'archipel et la capitale de l'Empire des Nains; leur empire s'est écroulé dans la Guerre civile des Deux Princesses* et les clans n'ont plus d'unité sauf sur l'autre île de Baylor. Ces nobliaux nains ont du mal à résister aux incursions des Orcs de Mor Toc et l'ile est couverte de ruines abandonnées des anciens forgerons comme  le légendaire"Charles Cotte-de-mailles" (Chainmail Charlie).

*c'est probablement une coïncidence mais dans The Pastel City de M. John Harrison (1971, premier volume du cycle de Viriconium), la grand Cité crépusculaire entre en décadence avec la guerre des Deux Reines et Viriconium est pleine de reliques d'une technologie oubliée du Désert de rouille, comme les nains de Gloire utilisent des armes futuristes volées sur l'Île Inhumaine (infra). J'aimerais bien penser que le premier univers de D&D a été en fait fondé sur du Harrison (avec un peu de Lovecraft) et pas seulement sur Tolkien, Howard et Leiber.

(2) Baylor est devenu à présent le vrai centre de la civilisation naine depuis la chute de "Gloire", et il y règne un monarque unique, Arman. C'est aussi le repaire de la sinistre Reine Vampire. Arman doit faire face non seulement à ses vassaux mais aux manoeuvres des autres îles comme les Hiérophantes ou les Orcs de Mor Toc. Dans le scénario The Palace of the Vampire Queen, sa fille était enlevée par la Reine des Vampires.



(3) l'Île des Sorciers était naguère un lieu d'études mais elle est aussi en guerre entre deux factions de magiciens, celle de Sung le Sage et celle de Shana. On dit de Shana qu'elle est la plus belle des mortels (malgré son grand âge) et qu'elle a détrôné une ancienne Liche. Sa Cité du Portail ouvre vers les Enfers et conduirait aussi vers l'île des Hiérophantes et son "Ban des Fay".

(4) l'Île inhumaine est peuplée d'êtres inconnus qui semblent divins et qui interdisent tout intrus avec des reliques mystérieuses; des voleurs des autres îles tentent pourtant d'aller leur voler leurs armes étranges (certains nains de Gloire y seraient même arrivés une fois et possèderaient des "armes à feu"). Le supplément ne la décrit pas du tout, mais il est clair que ce sont des extraterrestres de science fiction (de même que Judges Guild ou Blackmoor mélangeront SF et fantasy).

(5) l'Île de la Beauté est peuplée de créatures végétales intelligentes et maléfiques venues d'un autre monde, qui peuvent changer de forme. Leur but est de détruire toute vie animale et même tout l'écosystème et de conquérir tout l'archipel des Îles Brumeuses pour leur espèce extraterrestre. Certains Druides sont sous leur contrôle alors que les végétaux sont en train de dévaster leur île pour tout replanter.

(6) l'Île de Celle qui porte la Pierre est gouvernée par une magicienne imprévisible et cruelle qu'on dit plus puissante encore que toutes les factions de l'île des Sorciers. Celle qui porte la Pierre communique avec les dieux et son île serait pleine de statues vivantes.

(7) l'Île de la Cité rouge (ou île des "Profanateurs") est un repaire de brigands et pirates; ils tentent une alliance avec les Orcs de Mor Toc mais aussi avec le Grand Prêtre Kthong.

(8) l'Île des Hiérophantes contient des hiérarchies sacerdotales de dieux opposés (aucun de ces dieux n'est nommé dans le supplément) et le siège du grand Oracle des dieux, qui semble unanimement respecté. L'île connaissait jusqu'à peu la paix, mais Kthong Grand Prêtre des Anciens Dieux, qui vient d'accéder au pouvoir dans la cité du "Ban des Fées" (Ban de Fay), a mis fin à cet irénisme œcuménique. D'autres factions de prêtres tentent d'entraîner le roi Arman de Baylor pour venir les aider contre lui. L'île des Prêtres aurait, comme la Cité du Portail dans l'île des Sorciers, une porte vers les Enfers. Un groupe d'Orcs pacifistes a été converti par la cité des prêtres de Yir.

(9) Mor Toc : l'île est gouvernée par les orcs et est l'ennemie du royaume de Baylor. Celle qui porte la Pierre aurait fui cette île quand les Orcs furent chassés de Baylor et Gloire. Mor Toc est le nom du seigneur et héros des Orcs, qui prépare une invasion de tout l'archipel en s'alliant avec des bandits de la Cité Rouge et certains traîtres parmi les Nains. Mais le chef orc a aussi découvert le danger que représentent les plantes polymorphes de l'île de la Beauté.

Une hypothèse est que certaines îles correspondent simplement à une des classes de D&D (Magiciens, Prêtres, Voleurs et dans une certaine mesure Druides). Il y a eu une nouvelle édition en 1999 (chez Pacesetter) qui aurait amélioré les cartes mais j'ignore si on y trouve la position respective des neuf îles (j'en doute car cela semble être une quasi-réimpression à l'identique).

L'archipel ne fut jamais développé et la quantité de détails était bien sûr inférieure à ce que Judges Guild fit très vite avec son monde des Wilderness of High Fantasy

jeudi 12 janvier 2017

Infinity 8


Infinity 8 (Rue de Sèvres) est une série de 8 albums de SF en collaboration entre Lewis Trondheim, le plus prolifique auteur de bd français et divers autres co-scénaristes et dessinateurs (Bertail, Zep, Olivier Vatine, Fabrice Vehlmann, Kris, Mourier, Guibert, Boulet et Killofer). Les deux premiers albums ont été pré-publiés sous format Comics américain de trois numéros par album. Chaque album a une héroïne différente [les volumes 7-8 auront des héros] à bord du même vaisseau Infinity et les histoires se suivent malgré ce changement de personnage, ce qui donne une structure assez complexe qui doit plaire à cet OuBaPiste de Trondheim.

C'est très réussi mais en même temps, c'est un peu un paradoxe dans l'édition de BD. Trondheim représente l'école de L'Association qui ne cesse de dire pis que pendre des éditions Soleil accusées de raccolage commercial mais Trondheim avait déjà donné avec Ralph Azham (Dupuis) sa propre version de Lanfeust de Troy d'Arleston (l'auteur Soleil par excellence). Ici Infinity 8, quelles que soient ses qualités, ne me semble pas vraiment très différent d'une autre des séries les plus vendues du paysage de la bd francophone, Sillage (Delcourt) de Jean-David Morvan et Philippe Buchet. On a le même genre d'espèces extraterrestres et d'humour fondé sur la politique transposée vers cette multitude de formes de vie. Une différence est que le ton de Trondheim (ce "cynisme" au sens originel qui ne cesse de déplorer un nihilisme moral en affectant de s'y résigner en un style désabusé) rend ses héroïnes un peu plus sarcastiques que la plus idéaliste Nävis.

Mais l'influence de Sillage est vaste dans toute la bd de sf en français et la série Orbital n'évite pas non plus les mêmes modèles (même si l'origine commune serait sans doute Valérian). On peut aussi se demander si certaines formes et courbes des extraterrestres (comme le Capitaine de l'espèce Tonn Shär, qui peut rebooter le continuum temporel 8 fois) ne sont pas influencées par tout le cycle de xénozoologie d'Aldébaran / Bételgeuse de Leo.

Il n'y a pour l'instant que les deux premiers volumes de sortis. Dans le premier (le plus drôle à mon avis), l'agent Yoko Keren (qui est obsédée par l'idée de trouver un partenaire idéal pour se reproduire sans qu'on comprenne comment ce serait possible avec des espèces différentes) enquête sur le Cimetière de l'Espace où s'est échoué l'Infinity 8 et doit lutter contre le peuple des Nécrophages. Dans le deuxième, Stella Moonkicker (qui est obsédée par le narcissisme sur les Réseaux sociaux et ne cesse de vouloir optimiser ses Likes et Selfies) lutte contre la tête de Hitler qui a dominé un corps robotique pour relancer un Reich raciste des Galaxiens contre les Andromédans.  Pour l'instant, Yoko, la parodie de la biologie évolutionniste, et Stella, la parodie de l'économie de la Réputation, n'étaient pas si différentes mais les autres le seront peut-être davantage. L'hommage aux Comics américains prouve que Trondheim peut très bien les concurrencer sur leur terrain (la bd ressemble en gros à un épisode de Guardians of the Galaxy d'Abnett & Lanning).

mercredi 11 janvier 2017

Notes sur un roman à écrire sur la Charbonnerie


J'étais en train de lire Le 18 Brumaire de L. Bonaparte de Karl Marx et le travail journalistique de Marx est tellement plein d'ironie et même d'une rhétorique romaine (pour mieux s'en moquer) que c'est un des plus agréables à écrire. En même temps, cette ironie critique constante contre les "droits formels" ou les démocrates "radicaux" de la Montagne comme Alexandre Ledru-Rollin a aussi quelque chose qui peut paraître réduire tous ceux qui ne sont pas dans le camp révolutionnaire socialiste à de simples petits-bourgeois condamnés pour leur échec. Il est curieux de voir comme Marx sera nettement plus indulgent avec un démocrate "modéré" comme le républicain Lincoln (qui va mettre longtemps avant d'abolir l'esclavage pendant la Guerre civile) qu'avec ces républicains d'avant juin 1848.

Je suis ainsi tombé par hasard sur la vie du Républicain romantique et libéral Armand Carrel (1800-1836) et c'est un personnage romanesque sur la France de la Restauration.

D'après ses écrits des années 1830, il aurait sans doute fini à droite (républicain quasi-orléaniste comme beaucoup de libéraux voire bonapartiste) s'il n'était pas mort tué à 36 ans dans un duel contre son ennemi et concurrent dans la presse Emile de Girardin (qui avait publié que Carrel vivait avec une femme encore mariée comme le divorce n'était pas encore légal - Pouchkine mourra dans des circonstances similaires quelques mois après Armand Carrel en février 37, tué par un Français qui courtisait sa femme).

Avant de devenir écrivain, historien et journaliste, Carrel a été à 21 ans un militaire qui a participé à une tentative d'insurrection contre Louis XVIII et à la Guerre d'Espagne, du côté des Libéraux espagnols contre les troupes françaises qui venaient restaurer la Monarchie traditionnelle.

Il y a déjà d'autres cycles romanesques sur les Charbonniers de la Restauration ou de la Monarchie de Juillet (Lucien Leuwen ou le cycle de Giono sur le Hussard italien).

1821

été (mai-juin) : annonce de la mort à Sainte Hélène après six ans de Restauration. Le vrai début du Romantisme comme impossibilité de tout retour à une parenthèse "épique" (le "duc de Reichstadt" a 10 ans et il mourra 11 ans plus tard).
La Haute Vente des Charbonniers (formés en mai par Armand Bazard - c'est décidément l'époque des Armand entre Armand Marrast, Armand Barbès ou de l'autre bord Armand duc de Richelieu ou Armand Guilleminot), utilisés par Lafayette, tentent plusieurs tentative de complots militaires (le duc de Berry, dauphin potentiel du Comte d'Artois, a été assassiné l'année d'avant par un bonapartiste)
L'ultra Joseph de Villèle devient Président du conseil à la fin de l'année à la place du "doctrinaire" (modéré) duc de Richelieu. 
Complot à Saumur (épisode de l'incendie qui fait découvrir le complot par accident quand des officiers tentent d'aider des civils et qu'un mur leur tombe dessus, on retrouve les papiers du complot sur eux - voir l'échec de Berton) et à Belfort

1822
Armand Carrel (né en 1800) a 21 ans et vient de sortir sous-lieutenant de Saint-Cyr. Il participe au complot de Belfort le 1er janvier 1822 (qui sera réprimé par l'ancien bonapartiste le Général Pamphile de Lacroix de Strasbourg qui venait de prêter serment à Louis XVIII et de réprimer l'insurrection de Grenoble en mars). 

mai 1822 mort du duc de Richelieu
septembre 1822 
Exécution à Paris des 4 sergents de La Rochelle accusés de complot contre le Roi (le colonel Fabvier aurait essayé un complot pour les libérer et il part ensuite pour l'Espagne). 
L'armée française commence à marcher sur les Pyrénées contre les Constitutionnels des Cortes

1823
janvier Louis XVIII promet "100 000 hommes" pour sauver la cause des Carlistes contre les Libéraux. Le corps expéditionnaire contre l'Espagne sera dirigé par le Duc d'Angoulême et le Général Guilleminot.

27 février le député Jacques Antoine Manuel (né en 1775) fait un discours contre l'expédition et contre les Carlistes. Il est déchu de la Chambre. Lafayette sera un des députés qui critique son éviction.

mars Béranger écrit une chanson appelant à la sédition des militaires contre l'expédition

avril les Français (Général Louis Vallin) se trouvent sur la Bidassoa face à d'autres Français défendant la cause des "Libéraux" espagnols. 

Armand Carrel a rejoint la cause de ces préfigurations des Brigades Internationales où on retrouve des Libéraux de toute l'Europe (il a dû penser comme Fabvier aussi aller aider la Grèce ?). 

23 mai le Duc d'Angoulême prend Madrid. Les Libéraux se retirent vers Séville puis Cadix. 
30 août bataille du Trocadero près de Cadix
septembre chute de Cadix, Pampelune et San Sebastian
novembre chute de Barcelone et d'Alicante

1836
Carrel meurt des suites de ses blessures lors du duel contre Girardin (qui est légèrement blessé aussi)

mardi 10 janvier 2017

Filou Un

(oui, c'est ma traduction personnelle de "Rogue" parce que c'était celle de la VF de Tunnels & Trolls)

La mauvaise foi d'Odieux Connard sur Rogue One était moins drôle que d'habitude. Dans les articles hostiles, j'ai préféré celui d'un des mes critiques favoris, Abhay Khosla - même si personnellement le film m'a agréablement surpris (ce qui veut peut-être dire que mes attentes étaient basses, je n'ai même pas encore vu Episode VII).

Oui, en gros, on ne s'attache pas vraiment aux personnages. Si, on apprécie un sage chinois aveugle et une Machine, mais en soi c'est aussi un problème que tout attachement repose entièrement sur l'effet mécanique du Droïde-valet britannique, version améliorée de C3PO : Star Wars est de plus en essentiellement un spectacle qui a comme stars principales des marionnettes sans expression et les fans préfèrent Yoda à Mark Hamill.

Et oui, l'arc narratif de l'Héroïne est plutôt raté : on n'a pas le temps de croire à la conversion de Jyn Erso à la cause de "l'Espoir" et on n'a même pas de satisfaction à la voir "réussir" à la fin. 

J'ai plutôt l'impression que les gens qui ont aimé ce film extra-épisode (un des rares en dehors de l'Holiday Special ou des Ewoks) sont ceux qui étaient les moins fans du ton habituel de De Stellarum Bellis, ce qui n'est peut-être pas une stratégie commerciale si évidente dans la "diversification" de la "franchise" (Zeus, j'ai toujours l'impression de parler d'un burger quand j'utilise ce mot).

Les articles critiques disaient souvent que ce n'était pas assez "épique", alors que c'est justement une des rares originalités que d'avoir choisi un ton plus martial. J'étais surpris de la noirceur mais elle allait parfois stupidement loin (au début quand l'assassin rebelle tue stupidement son informateur juste pour nous rappeler qu'il n'est Pas Un Ange).

Le bon côté qui m'a fait préférer ce Prequel 3.9 malgré tous ses défauts est d'avoir tenté de réduire un peu le manichéisme. On nous montre surtout que l'Alliance rebelle peut aussi faire des crimes de guerre ou des attentats ciblés. On ne brise pas l'Empire sans casser quelques ingénieurs qui participent à la Banalité du Mal.

Certains Républicains effrayés (comme cet article pédant chez National Review où le critique cinéma se congratule pour être ainsi "au-dessus" de la propagande hollywoodienne crypto-occidentalophobe) pensent que l'Empire était les USA et les Rebelles Al-Qaeda (alors que ce sont les Fremens de Dune qui sont Al-Qaeda !). Cet abruti de Kristol s'est même vanté d'avoir toujours été en faveur de l'Empire, ce qui devient caricatural dans le désir non-caché de fascisme dans une fantasy moralisante. Mais si on veut à tout prix réduire de manière jdanovienne de la pop pour enfants à un contexte sociopolitique actuel, l'Empire reste toujours une bureaucratie digne de l'URSS (et non plus seulement les Nazis), les Rebelles sont plutôt une résistance occidentale qui est aussi alliée à des extrémistes (et donc à des Moudjahidins afghans qui pourraient aussi soutenir par la suite Al Qaeda, mmmmh, finalement).

L'idée d'une scission entre plusieurs tendances des Rebelles est la meilleure idée du film et je ne suis pas d'accord avec l'argument d'Abhay Khosla qui regrette que Star Wars ait de plus en plus renoncé à sa mythologie New Age de la Force pour plus parler de politique. Cela a commencé dès les prequels des épisodes I-III, de manière certes assez maladroite. La série qui a les défauts célèbres de reposer plus sur l'héroïsme individuel que sur l'action collective a du moins orienté son centre de la quête initiatique des Sorciers de l'Espace vers la question politique. Le pouvoir obscurantiste des gentils Jedis avait échoué parce qu'il avait sous-estimé cette question dans son simplisme moral.On peut toujours faire l'objection qu'il est ridicule de mettre de la politique dans un conte de fées mais c'est une tendance ancienne que citait déjà Napoléon Ier (nous n'avons plus le sens du tragique parce que la politique a remplacé le destin et le divin) bien avant la phrase de Charles Péguy ("tout commence en mystique et finit en politique").

lundi 9 janvier 2017

No More Secrets


Ce sont de vieux liens que je n'avais pas affichés ces derniers mois et laissés dans des brouillons inachevés comme j'étais en exil de Blogger.





  • Le premier mandat de Trump selon Evan Osnos (du New Yorker). Quelques jours avant l'élection, le New Yorker se faisait peur en décrivant la catastrophe que serait la présidence de Trump (en espérant que cela ne soit qu'un mandat unique, sachant qu'en moyenne les Présidents se font réélire). Et je pense à présent que leur dystopie (informée et réaliste) sera en dessous de la vérité. Sur Vox, il y a aussi la liste officielle des premières mesures qu'il faut amender par la vraie liste de quelques cadeaux de Noël aux ploutocrates que prévoient les Républicains.

  • Le souvent pénible snob Malcolm Gladwell a un article intéressant sur les différences entre les "lanceurs d'alerte" (whistleblowers) du temps de Nixon comme Daniel Ellsberg et les Leakers comme Edward Snowden. Certains se sont moqués de cet "élitisme" de Gladwell (qui idéalise Ellsberg, brillant ancien d'Ivy League bien intégré dans les élites américaines contre Snowden, geek et pirate assez "nul en classe"). Mais il y a un autre argument plus original : Ellsberg croyait à l'utilité de certains secrets tant que la transparence sert à éviter des crimes (il veut défendre l'institution par des fuites filtrées) alors que Snowden serait finalement plus un idéologue de la fin de tout secret au nom de l'évolution technologique (alors que Snowden se dit effrayé par la surveillance panoptique et la fin de la vie privée). Ellsberg chercherait à trouver ce qui doit être dénoncé (éthique de responsabilité) alors que Snowden ou WikiLeaks (en dehors même de tout soutien à Poutine) croient à l'utilité intrinsèque de toute Fuite pour affaiblir le Leviathan étatique (éthique de conviction plus "libertarienne" ou du moins idéologie "spontanée" de justification par défaut).

  • J'aime souvent Vox, le site d'Ezra Klein qui se veut "explicatif" ou synthétique pour "filtrer" l'avalanche de nouvelles (et qui a des bloggers célèbres comme Matthew Yglesias), mais cet article rassemble des arguments contre toute leur naïveté ou philosophie "positiviste" qui aurait pour biais de nier leurs propres biais ou pour idéologie de refouler leur idéologie (en gros des Clintoniens mainstream, voir cette autre critique plus conservatrice).  De manière amusante, on a eu des critiques du même type ici de la gauche radicale comme Lordon contre l'idéologie cachée des Factchechers du Monde qui participerait à une dépolitisation naïve ou libérale. Schneidermann lui répond par l'argument simple mais qui doit paraître assez évident que ce factchecking est certes insuffisant dans sa sélection de ce qui doit être traité mais demeure une condition nécessaire contre la submersion dans les bobards.
  • jeudi 5 janvier 2017

    Soins des liens


    La philosophe Nancy Fraser (qui allie la critique féministe à la critique sociale) considère qu'un des aspects de nos problèmes sociaux est aussi ce qu'elle appelle la crise du soin : des familles où tous les partenaires doivent travailler à plein temps n'ont plus autant de temps pour assurer "le lien social", la transmission, l'éducation ou s'occuper des personnes âgées. Le soin est en crise de burn-out, tout comme certains parlent d'une crise de l'attention. L'État social-démocrate intervenait pour compenser cela en partie mais le démantèlement de l'État-Providence par le néo-libéralisme aurait alors pour conséquence de privatiser toutes ces relations de manière qu'elles deviennent monétarisées au lieu d'être gérées collectivement.

    Là où je ne suis pas sûr de comprendre sa thèse est qu'elle semble à la fois ironiser contre cet État-Providence en disant que c'était bien trop insuffisant et dire qu'il faudrait que l'État ne laisse pas toutes ces relations essentielles qui assurent la possibilité même d'une société sans des compensations financières (ce qui revient alors à entériner l'idée qu'il faut les "monétariser").

    Add.

    Ce n'est pas une question de l'article originel mais dans cette discussion de l'article sur MetaFilter, un des commentateurs (que je ne retrouve d'ailleurs pas à présent, cela a-t-il été retiré ? était-ce une Gedankenexperiment que j'avais mal comprise ?) avait l'air d'impliquer qu'il faudrait que les pères (même en dehors de toute pension alimentaire) payent une somme de "dédommagement" (et non pas seulement par exemple une compensation par le soin ou l'éducation dans un congé parental) pour les douleurs de l'enfantement, en raison d'un préjudice dans l'inégalité de condition genrée. La droite a souvent le défaut de vouloir "naturaliser" les problèmes sociaux (cf. Hayek disant que l'injustice sociale n'a pas plus à être prise en compte dans la gestion collective que des catastrophes naturelles) mais ce dernier raisonnement sur les réparations semble aller loin dans le sens inverse d'une socialisation d'une inégalité naturelle.

    mercredi 4 janvier 2017

    We have no gift to set a statesman right


    Certaines de mes prédictions la dernière fois que j'ai écrit ont été réfutées. Nous n'aurons plus à subir notre ancien Président de la République (du moins à court terme en tout cas). Mais le prochain ne vaudra pas mieux et à tout prendre il aurait été moins risqué pour le monde que notre pays ait un retour de notre intempérant Badinguet mais que (ce qui était) la première puissance mondiale soit préservée d'un troll nihiliste comme Donald J. Trvmp.

    Mon long silence tenait en partie de l'effarement et d'un désarroi profond.

    Comment commenter quand le monde semble basculer à ce point dans l'irrationnel ?

    Le monde entier est aussi effrayé par cette surprise qu'il avait été (peut-être en partie excessivement) admiratif en 2008. Les espoirs suscités en 2008 avaient fait surévaluer les institutions et l'évolution de la société américaine. La politique intérieure est arrivée à un pouvoir absolu des soi-disant "Républicains" au moment où ils continuaient d'évoluer vers plus d'abus théocratiques et ploutocratiques. La politique étrangère de BHO a été un échec et je ne suis pas compétent pour dire s'il s'agit d'une malchance qui ne pouvait que lui échapper après les désastres de 2002-2008 ou s'il a vraiment été trop naïf vis-à-vis des Républicains et trop pusillanime vis-à-vis de la Realpolitik des dictateurs. Mais après 8 ans de diplomatie d'une nation affaiblie, nous allons avoir une catastrophe qui va entraîner bien plus que la République américaine.

    Le cas de Trvmp peut être exagéré car toute sa monstruosité médiatique arrive en même temps à faire monter une sorte d'hystérie irrationnelle et pourtant à nous désensibiliser au caractère aberrant de ce désastre. Comme il sait animer un cirque nouveau chaque jour, nous nous énervons quotidiennement en oubliant à chaque fois le scandale de la veille.

    Mais le "normal" se dissipe comme une brume. Sa victoire ne devrait même pas être une question de gauche ou de droite ou seulement de la démocratie vs oligarchie mais d'échec total du rôle de la Raison le plus élémentaire dans la vie politique. Trvmp est certes un ploutocrate comme d'autres "Républicains" mais il est aussi un symptôme d'un n'importe quoi vertigineux. Ce n'est pas un escroc classique, c'est un hâbleur qui proclame publiquement qu'il dit n'importe quoi. Cela a de quoi faire perdre toute confiance dans la cohérence même de la réalité, comme si nous vivions dans un cauchemar où nos semblables ivres de ressentiment hurlaient tous qu'ils veulent se jeter dans un précipice et que des siècles de "civilisation", cela suffit.

    Ce n'est même plus le "spectacle" qui absorbe la société, c'est la dissolution des reflets du spectacle dans le nonsense. Même le Père Ubu a trop de gravitas pour lui être comparé. Nos divers Caligula comme le Turkmenbashi jouaient encore un peu le jeu sérieux du souverain. Le Show irréel ne cherche même plus une apparence de plausibilité, il est dans la galéjade farcesque digne de Munchausen, dans ce que les Russes appellent le "враньё" (où on savoure le plaisir du bluff ou de l'esbroufe) et qu'on vient de traduire en "post-vérité" (en passant, le livre récent du philosophe Harry Frankfurt sur "le Bobard ou les Conneries" (bullshit) des sophistes risque d'être relativisé par un autre ouvrage plus moralisant qu'il a écrit contre les discours sur la valeur de "l'égalité").

    La Droite ne cesse de dénoncer le relativisme post-moderne mais les Trvmpiens du Trumpistan sont passés dans un univers parallèle où on ne voit même plus comment communiquer avec eux, plus radicalement dans leur bulle que tout extra-terrestre de fiction. Dans leur monde boschien, Hillary fait des sacrifices d'enfants au Baphomet, toute critique du Leader est un blasphème hérétique et la CIA est sous le contrôle d'une cabale de la dynastie Clinton.

    Ce qui illustre bien ce basculement est le rôle de la Russie. Quelle étrange manière de perdre soudain la Guerre froide 25 ans après. C'est la victoire ultime du complotisme que tout devienne soudain un soupçon de complot possible. La gauche modérée américaine tient maintenant des discours qui à une autre époque aurait paru être du McCarthysme ou de la paranoia digne de Philip K. Dick.

    Si quelqu'un vous avait dit il y a deux ans que le candidat du GOP serait soutenu non pas seulement par les frères Koch, par un lobby militaro-industriel ou une frange du FBI mais par le FSB de Vladimir Vladimirovitch Poutine, les pirates "anarchistes" Wikileaks d'Assange et Snowden, le Monde Diplomatique (au nom d'une espérance envers l'isolationnisme et par réflexe contre les néo-cons autour de l'appareil clintonien), Emmanuel Todd (au nom de sa défense du protectionnisme et contre l'idéologie de globalisation des échanges), et  Žižek (au nom de l'absurdité totale du personnage), comment auriez-vous pu le croire ? D'ailleurs, on peut comprendre que vous soyez encore incrédule. L'élection comme guerre entre le FBI-FSB et la CIA, cela semble être les délires d'un insensé et on n'attend plus que les Illuminés de Bavière et Cthulhu.

    On en vient à exagérer peut-être l'omnipotence de Poutine quand il semble défendu à la fois par Trump, Mélenchon (pour qui je compte probablement voter, hélas), Fillon et les Le Pen (la conversion brutale de toute l'extrême droite à cette nouvelle slavophilie au nom du machisme martial s'est faite à une vitesse surprenante). Il est bizarre de voir des gens "raisonnables" parmi les démocrates reprendre des sources qui viennent de LaRouchistes (secte d'extrême droite qui a une vision conspirationniste où les Britanniques sont un mot de code qui rappelle le Protocole traditionnel antisémite), ce qu'ils n'auraient jamais fait avant.

    Mais on ne comprend pas que Glenn Greenwald, par exemple se serve d'une confusion faite par certains commentateurs (les Russes ont probablement vraiment hacké les emails de Clinton ou du DNC mais sans doute pas les machines à voter, leur piratage n'a donc pas affecté "directement" les élections) pour jeter un doute sur toute mise en cause du rôle russe.

    Depuis la fondation de cette République, le discours nativiste d'une partie des Conservateurs (par exemple Huntington) craignait que les Sud-Américains hispanophones ne finissent par affaiblir les normes démocratiques ("anglo-saxonnes") à cause d'une culture historique de pronunciamentos et coup d'Etats de Généraux et caudillos. Et c'est au nom de la discrimination contre les Latinos que la démocratie américaine fait arriver au pouvoir suprême ce qui ressemble le plus à un Catilina qui ne cache même pas son admiration pour les "Hommes Forts" autoritaires et son mépris pour les valeurs démocratiques. L'histoire n'a peut-être pas de "dialectique" mais elle recèle de l'ironie.

    jeudi 15 septembre 2016

    Badinguet Prophète

    Notre ancien (et probalement futur) Président vient de découvrir le concept d'hubris.

    Mais l'hubris de l'homme, dans son nouveau discours, n'est pas que l'homme puisse nuire à l'environnement. Non. C'est qu'il puisse même croire qu'il le fait.

    Je ne comprends même pas cette prétention métaphysique.

    Imaginons une hypothèse folle et concédons à cet individu son affirmation idiote.

    Même en supposant qu'il ait raison et que la part du réchauffement climatique causée par l'homme soit plus faible que ce que les scientifiques disent, en supposant que d'héroïques industriels tentent de rétablir la Vérité contre les sombres complots des savants, cela ne voudrait-il pas dire quand même qu'on doit agir sur la part sur laquelle on peut agir ?

    Autrement dit, si on croyait une seconde qu'un politicien inconstant et sophiste connaît mieux le climat que les climatologues, est-ce que cela soutiendrait la conclusion contre toute action pour lutter contre le réchauffement climatique ???

    Transparence


    C'est une série d'avaries diverses à la maison. L'ordi de ma compagne ne fonctionne plus et nous attendons un peu avant de le remplacer. Je lui ai donc passé le mien, ce qui explique que je ne blogue plus. Je peux "liker" sur des médias sociaux ou mettre des liens sur Twitter mais cela devient plus difficile de poster plus longuement. Même ce dernier ordi devient d'ailleurs poussif et son problème de radiateur fait qu'il s'arrête tout seul au bout de deux heures.

    L'été a été morose et j'ai l'impression d'avoir moins de curiosité intellectuelle que par le passé, ce qui m'afflige. Je me rends compte que je croyais qu'on pourrait mieux cultiver une "ambition" intellectuelle (en supposant que le terme ait un sens) sans vraie ambition sociale (ce qui serait sans doute la définition de la sagesse) mais que le risque est de perdre un peu les deux en même temps sans une exigence intérieure de continuer à lire sans aucun contexte académique ou sans une pression extérieure. La stratégie de l'ambition sociale dont on se moque souvent avait donc de bons arguments pour elle comme "moteur", nourrir la libido sciendi grâce à des motivations plus mesquines comme l'amour-propre (libido dominandi).

    Depuis une douzaine d'années, je commence beaucoup de livres mais il est rare que j'en finisse. Cet été, cela devenait même insignifiant, en dehors de ceux que je lis à voix haute pour Mellon. Il commence hélas à devenir plus sélectif et ne permet plus que je lui lise n'importe quoi : il a refusé que je continue Swift ou Kipling, sans doute parce qu'il y a moins d'images que dans Tintin et Picsou Géant. C'était la première fois que je lisais du Disney depuis 20 ans et le ton a vraiment changé : on voit tout de suite que la rédaction est composée de Geeks qui écrivent comme s'ils étaient les éditeurs scientifiques de Carl Barks dans la Pléiade. Ils donnent les sources originales, les dates, les références alors qu'auparavant, tout était anonyme et la traduction française ne précisait même pas si cela venait de l'italien ou d'une autre langue. Saviez-vous qu'un numéro récent (Super Picsou Géant n°194, juin 2016) avait une histoire visant clairement Donald Trump (nommé Ronald Plump) ? Cela n'est paru au départ que dans l'édition danoise (suivie par les autres éditions européennes) mais le scénariste est Michael Gilbert.

    J'ai aussi lu plusieurs épisodes du cycle du Magicien d'Oz de L. Frank Baum (notamment dans l'adaptation faite par Eric Shanower, l'auteur d'Age of Bronze). J'étais resté longtemps sur un préjugé (peut-être aussi à cause de ma haine contre le genre du Western) contre Baum en tenant compte de son article demandant un génocide des Indiens mais Baum était un personnage complexe, sans doute très féministe pour son époque par exemple (le livre est dédié à son épouse, une suffragette et il est clair que c'est un des thèmes du cycle, il y a même une Révolte des femmes qui exigent de reprendre le pouvoir à Oz). J'avais cru que la réputation du cycle d'être si apprécié par la communauté gay ne venait que d'une tradition historique extrinsèque ou accidentelle (que certains Gays auraient aimé le film de 1939 et qu'ensuite l'habitude aurait pris de parler de Friends of Dorothy comme euphémisme pour les homosexuels en général par une simple tradition contingente). Mais le second volume du roman a ce qui doit être la première héroïne transsexuelle de la littérature enfantine (en 1904) et le lien n'est sans doute pas si extrinsèque qu'on pourrait le penser.

    La critique qu'on fait souvent contre Oz est que c'est plus mièvre ou puéril qu'Alice (les jeux de mots n'y sont certes pas aussi fins) ou même que Peter Pan (mais moins lourd moralement que Narnia). Mais même sans avoir lu le film de 1939 (que je connais par osmose, comme tout le monde), je comprends mieux la fascination que le livre a suscité. Il se peut que ce soit d'ailleurs le premier livre de fantasy à avoir incorporé une carte du pays imaginaire, avant Eddison ou Tolkien. C'est parfois très "édulcoré" et enfantin comme du Enyd Blyton (cycles de Wishing Chair, Noddy et de Faraway Tree, qui doivent être très inspirés par Baum près de quatre décennies après) mais Oz peut aussi avoir des niveaux assez sombres : un roi se suicide après avoir vendu ses enfants pour obtenir une plus longue vie, le Bucheron de Fer Blanc devient un cyborg deshumanisé parce que sa hache enchantée l'a mutilé. C'est aussi très païen : les Déesses de la Fécondité règnent clairement sur Oz (le Magicien Oscar Zoroastre est un charlatan et un usurpateur face à la Reine légitime Ozma et les diverses "Sorcières" des 4 points cardinaux - on peut même se demander si les hommes peuvent vraiment y avoir des pouvoirs magiques authentiques) et il y a des listes de divers génies élémentaires qu'on croiraient sortis de Glorantha (surtout dans les Aventures du Père Noël, dont il existe une jolie adaptation en comics par le brillant Mike Ploog). Oz a une dimension clairement plus américaine que les classiques britanniques. On y fait souvent l'éloge des ingénieurs, inventeurs capables de rivaliser avec la magie (le génie du soi-disant "Magicien" est qu'il n'en est justement pas un mais seulement un héros steampunk). Et il y a une certaine "ouverture d'esprit" dans le cycle qui n'est pas du tout victorienne (l'Epouvantail dit quelque chose comme : "Vous dites que je suis inhabituel ? Mais tout est inhabituel tant qu'on n'y est pas habitué !").

    Il y a déjà de nombreux jeux de rôle sur Oz comme c'est dans le domaine public, par exemple : Oz: Dark & Terrible (vision "déconstructionniste", 2010), Adventures in Oz (disponible en "payez-ce-que-vous-voulez"), Battle for Oz (une campagne clef en main pour Savage World) et l'inachevé Heroes of Oz (qui utilise le système de Fudge).

    mercredi 17 août 2016

    Notes sur Yrth


    Yrth (déformation d'Earth, comme Urth ou Oerth) est l'univers de fantasy par défaut du jeu GURPS, apparu dès le supplément Orcslayer (1985) avec la première carte du continent. (Par coïncidence, Aaron Allston, un des créateurs de Mystara, participa aussi aux premiers suppléments sur Yrth avec Harkwood).

    Les Exilés et les Croisades

    Ken Hite dit souvent qu'aucun monde fictif ne pourra jamais rivaliser avec la complexité et la vivacité du monde réel et la solution proposée d'habitude est de prendre une Terre parallèle ou uchronique (comme le faisait par exemple Outremer). La solution d'Yrth est différente avec un monde fictif mais colonisé par une population transférée de "notre" Terre médiévale (ou d'un analogue proche), ce qui autorise toutes les références que l'on désire au monde réel sans non plus entièrement en dépendre. (D'ailleurs, l'ancêtre de GURPS par Steve Jackson était The Fantasy Trip qui utilisait le monde de "Cidri" décrit comme un Plan de taille infini où un peuple avait disposé des portails vers tous les univers possibles).

    En gros, ce monde fantastique d'Yrth et plein de magie n'avait aucun être humain jusqu'à il y a 1000 ans quand soudain un grand sortilège déclencha la Tempête du Fléau (Banestorm) qui ouvrit des portes dimensionnelles vers divers univers, dont la Terre. Les principaux immigrés semblent avoir été des Humains du Proche-Orient des XI à la fin du XIIe siècle (sans doute avant la IVe Croisade), d'où l'importance centrale des Croisades sur Yrth (le MJ peut autoriser des arrivées ou mélanges de n'importe quel endroit ou période, mais cela reste plus local que la période des Croisades). Le calendrier utilisé par les Humains reste celui qui était utilisé sur Terre, mais le "présent" au début du XXIe siècle Anno Domini ne semble pas encore être sorti d'une ambiance médiévale après mille ans d'adaptation à cette planète aux lois différentes.

    Les Nations depuis la Tempête



    Les Humains se divisèrent sur des critères plus religieux que linguistiques ou nationaux. Les Chrétiens se réunirent à l'Orient pour fonder l'Empire Mégalien, mélange de Byzance, du Saint Empire et des Ordres croisés. Le Schisme entre Latins et Orthodoxes a été surmonté avec l'absence de Rome et du Pontife sur Yrth, la division politique est plus entre l'Eglise impériale et les Evêques locaux (église autocéphale de Caithness) ou les Ordres religieux militaires. Tous les mondes fantastiques ont une version des Templiers mais là, il y a littéralement des commanderies de vrais Templiers exilés ainsi que des Hospitaliers (et des rumeurs disent que les Templiers seraient venus volontairement et pas seulement sous l'effet hasardeux de la Tempête du Fléau).

    [Ceux qui connaissent bien Greyhawk auront reconnu des ressemblances entre l'Empire Mégalien et le Grand Royaume Oeridien : les deux représentent le Saint Empire romain, les deux ont été mis à l'extrême orient du continent dans la position de la Chine, les deux sont les ex-suzerains des royaumes du centre du continent et les ont perdu pendant les derniers siècles, les deux sont corrompus par la démonologie - mais l'Aerdie est germanique alors que Mégalos est plus byzantine ou à la rigueur romaine, ce qui la ferait plus ressembler à la Thyatis de Mystara - et comme Thyatis, Megalos semble devenir plus latine et moins grecque, ce qui lui retire beaucoup de son originalité. ]

    Au contraire des Mégaliens qui avaient vite intégré la magie comme une arme de l'Etat, les Musulmans exilés sur Yrth se divisèrent sur la question de la magie locale, des Chiites fondant une grande théocratie (avec une nouvelle Mecque) critiquant la sorcellerie (al-Haz au sud - nom qui sonne peu arabe même s'il y a un lieu de ce nom au Yémen) et des Sunnites créant un Etat plus "pragmatique" ou bien plus "soufi", en distinguant la sorcellerie illicite et la magie "naturelle" alliée aux Djinns (al-Wazif au centre, peut-être en allusion au "wazifa" ou formule de prière ?).

    En gros, la division des Etats est assez manichéenne : les Mégaliens sont la légende noire inquisitoriale avec une église corrompue, al-Haz a tous les aspects despotiques et théocratiques alors qu'al Wazif est plus proche d'aspects plus romanesques ou merveilleux des Mille et Une Nuits. Les populations juives existent aussi sur Yrth mais elles sont des minorités dans les divers Etats.

    Depuis deux cents ans, l'Empire Mégalien, en déclin (et rongé de l'intérieur par le pouvoir des mages dans une autocratie catholique), a perdu le centre du continent, le Royaume de Caithness (plus faible en magie et qui donne un royaume moins centralisé et plus proche des clichés médiévaux) et un Etat au sud, la République de Cardiel, qui a la particularité d'avoir été sous tutelle musulmane avec une population occidentale, avant la conquête mégalienne, ce qui en fait un creuset de toutes les religions et l'Etat le plus tolérant, avec la cité de Trédroy ("Trois-Droits") qui mélange les lois de plusieurs cultures (Tredroy, la cité carrefour à cheval entre al-Wazif, al-Haz et Cardiel, a eu son propre supplément et est aussi décrite dans le supplément GURPS City-Stats). Si Cardiel correspond à l'Etat le plus "éclairé" d'Yrth, il est la synthèse du mythe andalou ou des Pays-Bas (par son pluralisme confessionnel) et des Lumières (par ses réformes politiques depuis le "XVIIIe siècle" du calendrier chrétien yrthien).

    Un seul continent, grand comme l'Europe (avec 5000 km de long et 3000 km de large) a été décrit mais avec étrangement peu de nations différentes, juste une demi-douzaine. En un sens, Yrth est une Europe faite pour jouer seulement les intrigues de l'Espagne médiévale (mais l'Espagne réelle avait plus d'Etats).

    Les auteurs auraient pu se passer de mettre un Etat pan-asiatique (nommé Sahud qui est surtout le Japon même si les auteurs y ont mis aussi quelques Chinois exilés pour excuser, comme ils le reconnaissent explicitement, n'importe quelle confusion sur les arts martiaux) tout au nord car il est trop générique et hors sujet par rapport aux autres thèmes. Les Îles du sud, Araterre, qui mélangent des Huguenots français du XVIe, avec des influences discrètes de l'hindouisme balinais (?), semblent une mixture un peu gratuite pour avoir un cadre de jeu pour mousquetaires et pirates. Enfin, il y a des païens celtiques et scandinaves au nord qui échappent aux Croisés et qui viennent d'un continuum sans doute antérieur au XIe siècle.

    Un supplément récent, Abydos, décrit une cité byzantine hérétique (les Lazarites) qui a intégré la Nécromancie comme magie autorisée dans sa version du christianisme. Ils vivent sur le Lac du Styx entre les Mégaliens et les païens. Le fait de pouvoir utiliser des références théologiques de la Terre en les déformant rend cette ville de nécromanciens plus intéressante par exemple que Hollowfaust, son équivalent fantastique dans l'univers des Scarred Lands.

    Les espèces non-humaines ont été marginalisées par les Humains : des Orcs possèdent l'ouest du continent, une population de Gobelins est devenue sujette de l'Empire Mégalien en orient, les Nains ont encore un Royaume au nord et certains seigneurs Nains se sont même alliés aux Orcs (!) contre l'expansion humaine. Les Elfes (qui ont déclenché la Tempête-Fléau) sont en voie d'extinction mais les Drows (pardon, Elfes sombres) sont demeurés une menace dans les grandes forêts d'Yrth.

    Chronologie
    Le problème principal d'Yrth me semble être la chronologie. En 1000 ans, la situation, la technologie ou la religion ont très peu changé et l'argument pour excuser cela est que les éléments fantastiques comme la magie auraient maintenu un statu quo médiéval.

    XIe siècle : arrivée des premiers humains, surtout des Chrétiens et Musulmans du Levant.
    XIIe : Les Hospitaliers fondent la Nouvelle Jérusalem (nord-est), des nomades chiites fondent la cité sainte de Gebaldin (al-Haz, sud-ouest).
    XIIIe : fondation de l'Empire mégalien et essor fondé sur la magie. Ils absorbent aussi les Gobelins dans leur population comme sujets.
    XVe : l'Empire lance de grandes croisades contre les Musulmans qui organisent les Etats d'al-Haz et al-Wazif (pro-magie) pour résister aux Croisés. Conquête de Cardiel par les Mégaliens.
    XVIe : arrivée des Huguenots en Araterre (mais aussi de Jésuites). La cité de Tredroy (Cardiel) reçoit ses trois systèmes juridiques. Abydos développe l'Hérésie lazarite et l'usage de la nécromancie.
    XVIIIe : Début du déclin mégalien, indépendance du Cardiel qui commence à introduire des réformes plus démocratiques (abolition de l'esclavage) mais reste une République aristocratique avec un Prince élu.
    XIXe : indépendance du Caithness et organisation des Terres Orques en opposition avec ce dernier.
    XXIe : le déclin de l'Empire s'accélère mais le Royaume de Caithness entre en guerre civile.

    mardi 9 août 2016

    Drring

    Le Secret de la Licorne en résumé (Moulinsart, don't sue, please).















    vendredi 20 mai 2016

    Racisme et classisme


    On dit parfois que le raciste en démocratie tente de se rassurer en niant ses problèmes sociaux au nom de questions communautaires : je suis pauvre (ou bien minoritaire) mais au moins je suis de telle communauté. Le Pen accrédite cela par sa formule "la patrie est le bien de ceux qui n'ont rien".

    J'avais un peu parlé du racisme de Gobineau il y a 7 ans mais j'avais manqué un aspect sur lequel insiste Ernst Cassirer quand il l'étudie dans sa dernière oeuvre inachevée, le Mythe de l'Etat (1945 - où le nazisme est étudié et dénoncé comme une résurgence inquiétante de "mythocratie" - mais ce terme, si Cassirer l'utilisait, y serait très préjoratif chez lui, comme un échec des Lumières, contrairement au titre récent d'Yves Citton sur le storytelling politique).

    Cassirer lit de près Gobineau (avec un effroi et une lassitude où on sent la dépression en pleine Seconde Guerre mondiale du dernier héritier de Marburg exilé à Chicago) et il rappelle que la névrose raciste chez Gobineau est aussi liée à celle du classisme . Il s'agit de se distinguer non seulement d'autres peuples mais aussi du roturier. Ecrit après la Révolution de 1848, le thème de l'inégalité des races était un substitut face à la perte de l'inégalité des privilèges dans les conditions sociales. Bien avant que Sauvy n'invente l'expression de Tiers-Monde, Gobineau transférait au reste du monde son rapport au Tiers-Etat.

    Le comte de Gobineau est un petit noble déclassé (légitimiste mais peu religieux, qui doit se compromettre pour travailler avec les orléanistes, grâce à Tocqueville, et ensuite pour la diplomatie de Napoléon III) et il a besoin de s'approprier une sorte de richesse symbolique en disant qu'il n'est pas seulement Blanc ou Européen mais Aryan en tant que noble (même si sa famille est de noblesse de robe - Augustin Thierry avait cru expliquer en 1825 toute la vieille noblesse d'épée comme une implantation germanique sur un peuple gallo-romain).

    Le racisme qu'invente Gobineau est donc une synthèse de ce ressentiment social, de sa germanophilie, du modèle des philosophies de l'Histoire (dont il est une sorte de parodie) et une tentative de simulation de scientificité en se fondant sur la philologie (il connaît un peu l'Iran) pour en tirer une pseudo-biologie morale ou une anthropologie physique. Les autres origines de cette monstruosité sont les voyages en Orient et en Perse et toute la colonisation américaine : Gobineau a aussi une famille de colons antillais et il sera aussi diplomate au Brésil, le racisme contre la prétendue "race de Cham" est un des thèmes les plus récurrents. Son anti-sémitisme est encore en un sens étymologique car il semble en avoir plus contre les prétendus fils de Sem en général que contre les juifs en particulier. A la fin de sa vie (et bien qu'avec son ami Wagner, il ait dû augmenter sa judéophobie), il craignait plus l'Asie et le "Péril Jaune" (il refusa même une mission diplomatique en Chine). Il attaquera la IIIe République comme un règne de la pensée asiatique des Mandarins méritocratiques.

    Un des derniers textes de Gobineau est un poème épique, Amadis. Il tente d'y mettre en roman sa théorie de la décadence par le métissage. Amadis y est le type pur du Chevalier (l'Aryan), protecteur d'Oriane, et il devra lutter contre Ahriman (la divinité avestique du Mal), divers sorciers, Garamant (Proust s'en souvient-il inconsciemment ?) puis Merlin contrôlé par Viviane avant de tomber finalement face au flot inexorable du déclin sous le règne crépusculaire de Barabbas. On y voit directement son fantasme sur une aristocratie qui ne peut rien face à cette histoire pessimiste où l'origine ethnique ne sert qu'à regretter l'écoulement du temps et la perte de l'origine.

    Moi gouffre où tous les moi tombent, pris de vertiges


    Le philosophe Raymond Geuss (né en 1946 et qui a publié récemment A World Without Why) est une curiosité puisqu'il est un philosophe américain formé dans l'école analytique mais spécialiste de Nietzsche et de ce qu'on a appelé la Théorie Critique (l'école de Francfort qui tentait de reprendre chez Marx ce qui y aurait une "valeur émancipatrice" tout en critiquant de l'intérieur certains de ses fondements étatiques, positivistes ou hégéliens). Il est donc difficile à classer comme une sorte d'herméneute mais en plus tranchant que l'hérméneutique.

    Dans cette vidéo postée aujourd'hui, il résume sa critique et déconstruction du concept de "nihilisme". En gros, il dit que de nombreux philosophes (depuis des religieux et anti-religieux du XIXe jusqu'à Heidegger au XXe) n'ont cessé de dire que le problème central de notre modernité était le Nihilisme. C'est particulièrement ambigu chez Nietzsche où il y a un nihilisme actif contre les valeurs traditionnelles et un nihilisme réactif qui s'attaque finalement à toute valorisation vitale (Nietzsche est donc accusé d'être nihiliste tout en étant un des premiers à ne cesser de dénoncer le nihilisme). De même chez Heidegger, son attaque contre le concept de "Raison" consiste à dire qu'elle n'engendre que nihilisme dès lors qu'elle réduit tout à ce dont on peut "rendre raison" et on ne peut s'empêcher de penser que ce procès contre la "Raison" a une tonalité nihiliste. 

    Geuss définit surtout le nihilisme comme une impression de perte de normes (de normes de justification de nos actions). Il dit que la philosophie moderne à force d'analyser des raisons de manière de plus en plus désincarnée, abstraite ne peut que conduire à une forme de nihilisme. La neutralité axiologique pure (ou le solipisme méthodologique) dans la méthode au point de départ produit le nihilisme au point d'arrivée. qui serait donc une sorte de scepticisme radicalisé en scepticisme pratique (alors que le pyrrhonisme traditionnel ne s'attaquait qu'à la spéculation théorique). Mais Geuss y voit en fait un faux problème théorique qui cacherait plutôt ce que Weber appelait le "polythéisme" (un pluralisme de valeurs en conflit) plus que le nihilisme. Le problème ne serait pas que nous ne croyons plus en RIEN (NIHIL) mais que nous croyons en plusieurs contenus hétérogènes, moins systématisés, moins cohérents et donc en un sens en plus de choses, pas moins, sans pouvoir toujours justifier comment toutes ces normes s'articulent entre elles quand elles se contredisent. 

    Soit. 

    Mais sa déconstruction continue en disant que le nihilisme est un faux problème car nous ne l'utilisons que comme une insulte pour des adversaires. Le nihiliste serait toujours autrui : le sceptique pour le dogmatique, l'athée ou l'agnostique pour le religieux, l'ascète plein de ressentiment pour Nietzsche, le pragmatique pour le métaphysicien, le métaphysicien et/ou le technoscientifique pour Heidegger, le démocrate pour le nostalgique du totalitarisme, l'art contemporain pour ceux qui croient encore en l'art, l'égoïste pour le moraliste, l'individu dépolitisé et narcissique pour le militant politique, le relativiste pour tout le monde. Et cela prouverait donc que ce n'est qu'un faux problème puisque ce ne serait qu'un jugement de valeur qu'on utilise depuis une norme pour critiquer l'absence de cette norme particulière chez quelqu'un au lieu d'admettre une pluralité de normes en conflit. 

    Je suis nettement moins convaincu par ce dernier argument. 

    Si le nihilisme contemporain paraît souvent être un problème aigu dans ce qu'on appelle la Philosophie Continentale (depuis Nietzsche), c'est aussi parce qu'on peut le percevoir comme un problème "en première personne". Qui n'a jamais éprouvé face à la Fluidification Infinie de toute chose dans le monde moderne (pour reprendre encore la métaphore de Zygmunt Bauman) une "crise du désir" qui serait une des clefs du nihilisme (sur ce point Bernard Stiegler y a beaucoup insisté même si cela peut paraître être de la psychologie collective facile). Le problème ne serait pas seulement qu'on a plusieurs normes ou qu'on veut imposer une norme mais bien que dans certains cas on ne sent plus du tout la force de normes dont on reconnaît une valeur d'un autre point de vue. "The best lack all conviction". Si on se dit qu'on devrait se politiser et qu'on reste dépolitisé ou si on juge intellectuellement et de jure que le relativisme est absurde et qu'on en reste de facto à un éclectisme contradictoire, on vit alors le nihilisme de l'intérieur, chez soi comme une scission dont on ne voit pas de solutions. Et dire que notre manière de philosopher ne fait que causer le (faux) problème ne dénoue pas vraiment la difficulté car on ne conçoit pas vraiment cette manière alternative de philosopher qui suffirait à nous délivrer de cette illusion que tout se réduit à des constructions de valeurs illusoires

    Geuss tente de rassurer en disant que le sujet engagé dans sa vie pratique éprouve toujours les normes et que nous feignons seulement de nous effrayer du déclin de certaines normes transcendantes mais il n'est pas certain que la philosophie puisse suffire à soigner la réaction de misologie résignée ou indifférente qu'elle peut au contraire causer.  

    Un argument contre ce "faux" problème deviendrait alors que le nihilisme tend à devenir un réseau de plusieurs problèmes réels dès lors qu'on superpose tous ces verdicts ambigus de nihilisme. On ne ferait qu'agraver la difficulté à chaque fois qu'on n'a plus le soin de bien définir que ces différents doutes modernes devraient être distingués. Le problème est plus une prophétie auto-réalisatrice qu'un diagnostic, mais cela peut-il suffire à dissoudre le problème en nous réconciliant avec cette confusion des normes (qui ne serait alors qu'un autre nom du "nihilisme"). 

    David Lewis avait dit (dans "Elusive Knowledge", sa définition contextualiste du concept de connaissance) que l'épistémologie (la recherche de normes de justification de la connaissance) est par essence une dissolution de son sujet car plus on précise ces normes, plus la connaissance certaine paraît inaccessible. Et cela pourrait être vrai de toute philosophie. Dès qu'elle analyse un problème pratique ou théorique, elle pourrait alors engendrer une nouvelle difficulté dans la norme de justification. Le nihilisme et la misologie sont des ennemis de la philosophie car ils sont des réactions ou des contre-coups de la philosophie : Calliclès comme le disciple plein de ressentiment. 

    mardi 10 mai 2016

    Carte du Pathos

    Cet "Atlas des Emotions" (par le psychologue Paul Ekman qui a inspiré le film Inside Out) ne me semble avoir que peu d'intérêt scientifique et contrairement à ce que dit la métaphore du titre, l'idée de géographie n'est pas vraiment utilisée puisqu'il n'y a pas de frontière ou de métrique claire entre les 5 émotions fondamentales.

    En revanche, je crois que cela pourrait inspirer une carte de campagne fantastique.
    Il faudrait sans doute déguiser un peu les noms des émotions dans une langue exotique:
      (1) Joie : sans doute le pays à défendre pour les PJ.
      (2) Colère : Sanguins ? Territoire martial qui tente d'envahir les autres ?
      (3) Dégoût : peuplé par des Vers qui animent des corps de zombies ?
      (4) Crainte : Bilieux ? Zut, un peu redondant avec Dégoût. Une autre sorte de Terreur ? Ou des fascistes angoissés par le Continent de Colère.
      (5) Chagrin : un territoire de mélancoliques, peut-être dévastés par ceux de la Colère eux aussi.

    Mouais... Cela reste très manichéen, en fait.

    Et si vous n'aimez pas Ekman, on peut aussi revenir simplement aux Passions de l'Âme de Descartes avec ses six passions simples et primitives ("On peut facilement remarquer qu'il n'y en a que six qui soient telles ; à savoir l'admiration, l'amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse", art. 69). Ce que Descartes appelait "admiration" restait d'ailleurs une des fondamentales chez Ekman au départ sous le nom de "Surprise". Un pays de l'Etonnement, où tout est rare, singulier,  pourrait être plus ambigu et intéressant qu'un pays de la Crainte.

    Il y avait certes déjà cette célèbre Carte Morale de l'Humanité par un certain James Turner qui a l'avantage d'être très détaillée et de jouer vraiment sur des effets étranges de contiguïté. Mais son moralisme est parfois pesant (dans son continent au nord de la Sagesse et celui au sud du Péché et du Plaisir) et surtout il intègre de multiples références géographiques réelles ou fictives avec une politisation discutable. Le Continent de l'Abomination conduit à l'Archipel du Goulag (qui est ici vraiment un "archipel" au pôle sud). Marseille y est mis en Enfer à côté de Beyrouth alors que Londres et New York sont dans l'Emerveillement. Le continent des Illusions nocives à l'est comprend le territoire de l'Etat Mondial (de Brave New World).


    dimanche 8 mai 2016

    Avengers vs Justice League 1830


    En 1834, le républicain Armand Barbès fonde une société secrète baptisée la société des Vengeurs sans doute appelée ainsi en partie parce que le but initial était de délivrer des Républicains emprisonnés par la Monarchie de Juillet.

    Le rival de Barbès, Auguste Blanqui, inspire une autre société fondée en 1836 par des socialistes allemands exilés autour d'un ouvrier, Weitling, le Bund der Gerechten (Ligue des Justes) ou à l'origine dans les documents d'époque Bund der Gerechtigkeit (Ligue de Justice). Le groupe était à ses débuts plus proche d'un communisme utopique religieux.

    Blanqui et Barbès furent alliés pendant la tentative ratée d'insurrection du 12 mai 1839 et chacun accusa l'autre d'avoir été à l'origine de cet échec (un document sans doute faux semblait même prouver que Blanqui aurait trahi les conspirateurs). Cela conduisit Barbès pendant la Révolution de 1848 à se rapprocher des Républicains modérés contre les Blanquistes

    La Ligue des Justes (qui formera plus tard la Ligue communiste de Marx et Engels) entra dans la Société des Saisons des Blanquistes dont la structure (des cellules qui formaient des "semaines" de cinq membres qui formaient des "mois", etc) a dû inspirer le roman métaphysique de Chesterton sur des comploteurs anarchistes, A Man Called Thursday (1908) où les membres portent des noms de code de jours de la semaine.

    samedi 7 mai 2016

    Cartes de planètes cisjoviennes




    Essentialisme et racismes





  • Je suis un peu interloqué que Philosophie Magazine ait titré son dernier numéro "Nomades contre Sédentaires, la Nouvelle Lutte des Classes". Cette expression se trouve en effet souvent dans l'extrême droite néo-nazie de Soral et ce nazillon narcissique doit jubiler qu'on reprenneainsi une de ses thèses pseudo-marxistes (où je vous laisse deviner qui sont ces "Nomades mondialistes capitalistes spéculateurs sans racines" face aux "Sédentaires producteurs gaulois"). Mais je n'ai pas ouvert le magazine et j'ignore s'ils l'attaquent ensuite.

  • Un des prétendus candidats aux Présidentielles (qui n'aura pas les 500 signatures) est un élu local versaillais et dirigeant de radio Courtoisie, De Lesquen du Plessis-Casso (polytechnicien et énarque, ce crypto-négationniste* appartient ironiquement à la Promotion qui avait pris le nom de la philosophe gnostico-trotskiste Simone Weil). De Lesquen frappe dans son discours raciste car il ne le crypte que très peu, contrairement à toutes les habitudes depuis des décennies, même au FN. Je n'avais jamais entendu en France quelqu'un parler de "fierté blanche" dans un discours public et je croyais que c'était confiné à quelques skinheads un peu américanisés et pas à des milieux de pouvoir politiques versaillais nourris à Alain de Benoist et au GRECE (De Lesquen était aussi au Club de l'Horloge).

    [* Le négationnisme, lui, est codé uniquement pour des raisons juridiques. Il ne dit pas qu'il n'y croit pas, il dit de manière détournée qu'il n'aurait pas le droit de dire qu'il n'y croit pas - un peu comme OJ Simpson se faisant payer pour dire qu'il n'a pas tué sa femme mais qu'il peut raconter sans conditionnel comment il s'y [était] pris s'il l'avait fait.]

  • Je commence à être déprimé par toute cette tératologie raciste. Si vous doutiez encore que Renaud Camus (et son "Parti de l'In-nocence" pour qui la "nocence" est avant tout les incivilités et la présence d'allogène) était de tendance KKK / White Pride, voici un tweet de lui du 29 avril  :
    Hitler a commis deux génocides : 1/ des juifs, de son vivant 2/ des blancs en rendant impossible, par le premier, toute référence à la race.
    Le principal reproche qu'il fait donc à Hitler est donc d'avoir trop contribué à "discréditer" le racisme, tout comme Maurras regrettait qu'il ait nui à la cause de l'antisémitisme.

  • Et pour passer de l'extrême droite raciste traditionnelle à leur double prétendument de "gauche" théocratique du Parti des Indigènes de la République, je ne comprends pas l'angle d'attaque choisi par cet article contre le PIR. Ils disent que le problème du PIR est que c'est un renouveau du racisme vers un "essentialisme", qui enferme les individus dans une essence (de l'Arabe, du Noir, du Colonisé).

    Bien sûr, tout dépend de ce qu'on appelle l'essentialisme et c'est ambigu. Mais prenons par exemple l'analyse critique du terme tel qu'on l'entend dans l'ontologie analytique depuis Quine : l'essentialisme consiste à croire qu'il existe des propriétés nécessaires d'un individu, indépendantes d'une classification générique arbitraire ou quelle que soit la description. Autrement dit, cela veut dire que Monsieur X a telles propriétés nécessairement et d'autres non, indépendamment d'autres propriétés accidentelles. Ces propriétés qu'il possède nécessairement ne dépendent pas d'une description contingente qu'il aurait pu ne pas satisfaire.

    Si j'ai bien compris le discours du PIR (et en feignant de croire que ce soit plus qu'une idéologie rhétorique pour unir plusieurs combats hétérogènes), ils se veulent complètement "constructionnistes", ce qui en fait un mouvement assez "moderniste". Ils disent partir de la thèse que les concepts de race sont construits socialement. C'est donc un renouveau original du racisme : ce sont des racialistes mais justement des racistes non-essentialistes ou des racialistes "relationnels" ! Le "Blanc" est fixé comme le terme non-marqué par la classification raciste blanche, comme le dominateur qui ne se nomme pas lui-même et le "non-Blanc" par exemple (ou l'Indigène) est constitué de manière relationnelle par domination : ce sont les Blancs qui ont constitué les non-Blancs par leur hégémonie.

    Donc le PIR en déduit que tout discours universaliste disant que tout homme peut accéder à une identité et des droits indépendants de telle ou telle communauté est un discours homogénéisateur artificiel, une ruse (des Blancs) pour empêcher les communautés non-blanches de s'allier contre le vrai pouvoir dominateur des Blancs. L'universalisme (et donc l'anti-racisme) est le complot des Blancs pour faire oublier qu'il y a des "Blancs". D'où ensuite les conclusions ségrégationnistes du type qu'un(e) non-Blanc(he) qui se marie avec un(e) Blanc(he) trahit la cause des non-Blancs (ce qui rejoint le racisme traditionnel et l'apartheid "blanc" en lui donnant un habillage de lutte anti-coloniale).

    Comme le PIR a une obsession judéophobe (ce que même Ivan Segré semble un peu contraint d'admettre malgré lui alors qu'il mettait en garde contre toute paranoïa à ce sujet), ils font des contortions pour dire que les Juifs furent persécutés par les "Blancs" mais sont ainsi devenus la quintessence de l'oppression "blanche" puisque les "Blancs" américains soutiennent Israel contre les non-Blancs "palestiniens". Bouteldja attaque par exemple dans son dernier livre (à la suite d'Edward Saïd) Sartre comme un "Blanc" (malgré tous ses textes pro-Fanon) parce qu'il parle encore d'un droit à l'existence d'Israel et elle accorde à Jean Genet un certificat de non-Blanc "honorifique" pour la raison symétrique de son soutien plus direct à l'OLP.

    Donc pour résumer le chaudron du PIR : (1) Il n'y a pas de race en soi. (2) Mais ces sales Blancs sont ceux qui ont construit les races pour opprimer les non-Blancs. (3) Et il faut que toutes les "races" non-Blanches s'unissent contre ces sales Blancs oppresseurs et tous ceux qui nient qu'il y aient des races ne peuvent être que des Blancs ou des traîtres vendus aux Blancs puisque la négation du racialisme ne ferait que soutenir la domination de facto des Blancs. Cela leur permet de dire qu'ils ne peuvent même pas être "racistes inversés" puisque seuls les dominants pourraient l'être en disposant d'institutions de domination.


  • Il y a donc bien un essentialisme qui reste caché (l'Occident essentiellement défini par la colonisation, comme si l'Islam qu'on oppose comme un Grand Autre ne s'était pas diffusé aussi en grande partie avec un impérialisme colonial assez similaire et avec un autre projet "universaliste")

    La théoricienne du PIR a fait des études d'anglais et un de ses principaux modèles est un discours qui vient d'Edward Saïd (qui avait lancé des analogies entre l'oppression des Autochtones amérindiens par les Américains et celle des Palestiniens par les Israéliens). En un sens, le néo-racisme différentialiste (et d'autres versions plus modérées de différentialismes) est une peste qui vient plus des USA que de théories théocratiques (plus universalistes malgré tout le fétichisme pour la particularité originelle du passé qu'il faut copier dans le salafisme). En France, la sociologue différentialiste Christine Delphy aurait certaines convergences "objectives" mais j'imagine que Bouteldja serait trop homophobe et trop théocrate pour chercher cette alliance (Delphy, par ses textes sur l'intersectionnalité contre la laïcité à la française, est plus proche d'autres mouvements communautariens certes très "islamophiles", du genre de LMSI).